« En Afrique, investir dans des solutions locales pour un accès à l’oxygène médical est une nécessité »

23-01-2023

La pandémie mondiale a révélé un manque d’accès à l’oxygène médical en Afrique, faute d’investissements des principaux fabricants étrangers d’équipements dans ce domaine. Moumouni Kinda et Philippe Duneton en appellent à la création d’une filière africaine de l’oxygène en circuit court, afin de garantir son accès sur tout le continent.

Sur une planète où les ressources s’épuisent et où les conflits s’intensifient, nous entendons quotidiennement parler des tensions liées à l’accès à des ressources fondamentales : l’eau, la nourriture, l’énergie. Il en est une autre, vitale par définition, dont nous sommes beaucoup moins avertis : l’oxygène. Le sujet est entré dans l’actualité internationale en même temps que l’afflux massif des patients dans les structures de santé lors la pandémie de la Covid-19, et en est ressorti avec eux. Pourtant, de vives tensions continuent de se cristalliser autour de cet élément, mettant en danger de nombreuses vies.

Le manque d’accès à l’oxygène tue. Les soignants l’observent chaque jour en Afrique. La pneumonie et les autres pathologies qui entraînent des détresses respiratoires sont une des principales causes de la mort des jeunes enfants du continent. Plus de 700 000 enfants de moins de 5 ans en sont victimes chaque année, dont plus de 153 000 nouveau-nés, qui courent un risque particulièrement élevé d’infection (Unicef 2022).

De trop faibles moyens sur un marché féroce
Pour les humanitaires et soignants sur le terrain, le constat est tragique. Ils dénoncent une faible capacité à soigner les enfants et les personnes les plus fragiles, faute de moyens. Depuis 2020, le Covid-19 a révélé un manque de moyens qui s’est progressivement et dramatiquement aggravé.

En République centrafricaine par exemple, les trois seuls respirateurs disponibles n’ont pas suffi pour faire face aux vagues de malades. Les équipes médicales étaient dépassées et les patients contraints à une longue attente avant d’être pris en charge. Ils ont dû eux-mêmes assumer le coût exorbitant de l’oxygène médical.

Malheureusement, l’augmentation de la demande mondiale ces deux dernières années encourage les principales entreprises spécialisées dans les équipements d’oxygène à privilégier les commandes les plus rentables, favorisant les nouvelles installations. Cette aspiration lucrative entraîne une négligence des besoins de pièces détachées nécessaires aux réparations réalisées par de plus petits acteurs, comme les travailleurs humanitaires ou les hôpitaux.

Cela met en péril la pérennité des sources d’oxygène existantes. Selon l’OMS, l’oxygène est un médicament essentiel et ne peut être laissé au jeu féroce des lois du marché. Son approvisionnement doit être régulé et planifié pour satisfaire la demande de manière équitable.

Construire une filière de l’oxygène en circuit court
Face à ces constats, l’enjeu n’est pas tant de mettre l’Afrique sous respirateur artificiel, mais bel et bien de lui donner un nouveau souffle en construisant une filière de l’oxygène en circuit court et équitable. Après deux années de pandémie, les ONG ont pu identifier des dysfonctionnements structurels. Pour atteindre tous les patients, où qu’ils soient, et garantir la disponibilité de l’oxygène médical, sa qualité, son juste prix, la formation des ressources humaines ainsi que la sécurité des usages, il est essentiel de privilégier une approche systémique.

En Afrique, la systématisation du recours à l’énergie solaire pour garantir la continuité de la production d’oxygène dans les milieux ruraux laisse entrevoir beaucoup d’espoir, et donc de résilience. Au Mali par exemple, ALIMA a installé des panneaux solaires pour assurer l’approvisionnement en électricité du centre de santé de référence de Dioïla. Cette installation permet de maintenir le bon fonctionnement du concentrateur d’oxygène en temps réel au bénéfice des enfants hospitalisés. À terme, les pays aux revenus les plus faibles doivent pouvoir atteindre l’autonomie énergétique des infrastructures et produire eux-mêmes leur oxygène médical.

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Installation des panneaux solaires afin de maintenir le bon fonctionnement du concentrateur d’oxygène du centre de santé de DIOILA au Mali. ©Seyba Keita/ ALIMA. 2022

Le personnel de santé doit aussi être sensibilisé et formé pour utiliser de manière efficiente cet élément coûteux qu’est l’oxygène, et maîtriser la maintenance technique des installations. Depuis 2019, des progrès ont été faits. Des centaines de soignants ont été formés à l’oxygénothérapie (utilisation des répartiteurs, prévention des infections associées aux soins, sécurité des bouteilles d’oxygène) et à l’utilisation de l’oxymètre de pouls (outil de diagnostic) chez les enfants de moins de 5 ans lors des consultations médicales de routine. Mais faute d’investissements, la mise à l’échelle d’une telle stratégie au niveau continental demeure lointaine et incertaine.

Pour une mobilisation politique et financière durable
Cette course à l’oxygène est celle d’une course vers une autonomie durable sur le long terme, pour l’Afrique certes, mais pas exclusivement. En Ukraine par exemple, nous expérimentons actuellement ces solutions en installant des équipements d’oxygénothérapie (indispensables au vu de l’arrivée de l’hiver et des risques de recrudescence de maladies respiratoires) dans certains hôpitaux endommagés par la guerre.

La modernisation des systèmes de santé, en Afrique et ailleurs, passera par l’investissement stratégique sur les savoir-faire locaux. Cette vision d’avenir est largement partagée par les ONG, et plus particulièrement celles du secteur humanitaire médical. Nous souhaitons que cet appel à la mobilisation soit une source d’inspiration pour les gouvernements, mécènes, organisations et acteurs partenaires qui aident et aideront encore les pays aux ressources limitées à faire face aux prochaines menaces sanitaires. Investir dans des solutions locales pour un accès durable et équitable à l’oxygène est une nécessité. Aucun enfant ne devrait mourir simplement parce qu’il est à bout de souffle.

Cette tribune a été initialement publiée par le journal La Croix.

Photo de couverture: © Seyba Keita/ALIMA

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