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14 décembre 2021

Ne laissons pas la faim tuer plus que le virus !

Une tribune du Docteur Moumouni Kinda, directeur général d’ALIMA, publiée en premier lieu sur Lemonde.fr

L’état d’urgence n’est pas le même pour tout le monde: en Afrique notamment,  il s’agit d’insécurité alimentaire. Dans notre jargon médical, on parle de MAS, de “Malnutrition Aiguë Sévère”, pour désigner la situation dans laquelle la vie d’une personne, bien souvent des enfants de moins de 5 ans, est en péril imminent parce que ceux-ci ne sont pas en mesure de s’alimenter de manière adéquate et, ou, parce qu’ils font face à certaines maladies. Ils sont de plus en plus nombreux dans ce cas, à se présenter dans les hôpitaux et dans les centres de récupération nutritionnelle au Sud du Niger. Les 600 lits disponibles sur la zone ne suffisent plus ; nous sommes débordés par un afflux d’enfants dont la majorité viennent de l’autre côté de la frontière, au Nigeria. 

Ce pic d’hospitalisations est alarmant pour les humanitaires présents sur le terrain depuis des dizaines d’années. Certes, cette période “de soudure” entre juillet et octobre entraîne toujours un pic de malnutrition: les stocks alimentaires des récoltes précédentes sont presque épuisés et la saison des pluies favorise une plus forte transmission du paludisme qui affaiblit en particulier les très jeunes enfants. Mais cette année, quelque chose de plus grave s’annonce, qui menace notre long combat contre la faim et la malnutrition dans cette région du Sahel. 

 

La crise des «quatre c»

En effet, les chiffres annuels macro des organisations internationales (FAO, OMS, UNICEF…) confirment cette aggravation dramatique de la situation depuis 2020 et la survenue de la pandémie de Covid-19. Le rapport 2021 sur la sécurité alimentaire et la nutrition dans le monde paru en juillet dernier estime à 118 millions l’augmentation des populations victimes de la faim – dont près de la moitié pour l’Afrique – par rapport à 2019. 

Cette tendance s’explique par la conjonction de quatre crises : la Covid-19 et ses impacts économiques sur les revenus des foyers et le coût des denrées alimentaires ; les conflits engendrant des millions de déplacés dans la zone des trois frontières (Mali, Niger, Burkina Faso) et au Nord-Ouest du Nigeria ; le changement climatique et ses conséquences sur les rendements agricoles et enfin les coupes budgétaires dans les actions humanitaires nutritionnelles et pédiatriques. Ce cocktail des «quatre c» est le poison contre lequel nous devons nous battre avec nos partenaires locaux et internationaux pour empêcher que la faim ne tue davantage que le virus en 2021 et 2022. C’est pourquoi notre priorité doit être double : vacciner contre la Covid-19 et, en même temps, traiter et prévenir la malnutrition.

 

Transformer le traitement de la malnutrition

S’il n’y a pas de vaccin contre la faim, il y a des savoir-faire développés au cours des 10 dernières années qui permettent de lutter efficacement contre ce fléau. Il s’agit d’abord de bien savoir dépister la malnutrition infantile, c’est-à-dire le plus tôt possible, pour une prise en charge précoce. Nous avons mis au point une méthode simple : grâce à un bracelet tricolore, les familles peuvent mesurer le périmètre brachial de leurs enfants et les amener au centre de santé en fonction de la couleur du résultat. Désormais, cet outil est utilisé dans 26 pays à travers le monde et par 12 organisations, dont l’UNICEF et le Programme alimentaire mondial. La clé de ce succès réside dans la facilité et l’autonomie d’utilisation. 

Concernant le traitement curatif, nous militons pour une prise en charge simplifiée des enfants en supprimant la coexistence de plusieurs protocoles, source de confusion et d’erreurs, et en utilisant un seul aliment thérapeutique prêt à l’emploi. Cette nouvelle approche, validée par une évaluation scientifique (programme de recherche OptiMA au Burkina Faso et en République Démocratique du Congo), facilite le suivi des enfants malades et l’accompagnement des soignants tout en permettant de prendre en charge potentiellement le double du nombre d’enfants avec la même quantité d’intrants nutritionnels comparé à l’ancien protocole. Mais il nous faut aussi repenser l’organisation globale de l’aide humanitaire en accélérant la pleine implication des acteurs locaux comme nous l’a enseigné la crise de la Covid-19 qui a rendu difficile l’action des grandes ONGs internationales. 

Autonomie, simplification, innovation et relocalisation – tels sont les principes d’efficacité qui doivent orienter la lutte contre la malnutrition et convaincre l’ensemble des acteurs qu’une victoire est toujours possible sur ce front.

 

Investir dans la réponse médicale pour sauver des vies

Fin 2020, nous lancions un appel à mettre la malnutrition infantile au cœur de la lutte contre la Covid-19 en Afrique. Nous dénoncions les coupes ou les retards de financement des bailleurs internationaux. Sur des pays comme le Niger, l’aide de l’Union Européenne à la prise en charge de la malnutrition est passée de plus de 24 millions d’euros en 2015 à 6 millions environ en 2021… Cette politique de désengagement est dangereuse pour les populations, surtout quand l’insécurité alimentaire explose avec une hausse de 67 % dans cette région depuis l’année dernière. Il faut certes s’attaquer aux racines du mal en adaptant les systèmes alimentaires au changement climatique, en luttant contre la pauvreté et les inégalités ainsi qu’en pacifiant le Sahel. Mais n’oublions pas l’urgence médico-nutritionnelle et le renforcement des systèmes de santé qui doivent aussi donner lieu à des investissements et politiques publiques qui nous épargneront bien des victimes. 

C’est donc en tant que médecins urgentistes africains que nous porterons ce message dans toutes les enceintes (ONU, OMS), dans tous les Sommets (sur les systèmes alimentaires, sur le climat, sur la nutrition) pour que les dirigeants ne regardent pas ailleurs et remettent la recherche et l’innovation médicale au coeur de l’agenda international visant à l’éradication de la malnutrition d’ici 2030. Car la faim dans le monde est un fléau qu’il faut combattre universellement, pas une fatalité réservée à certains continents!

 

Lien de la Tribune publiée dans Le Monde

Photo © Thibault Payré

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