Burkina Faso : rencontre avec Dr Kolle, chirurgien à Kaya

26-02-2021

Reconnue pour ses actions dans la lutte contre la malnutrition et les épidémies, ALIMA (The Alliance for International Medical Action) consacre aussi des projets à la chirurgie. Haïti en 2010 juste après le séisme, Mali, Niger, République centrafricaine, et enfin Burkina Faso, depuis 2020. ALIMA y a ouvert deux projets au “ pays des Hommes intègres ”, l’un à Kaya – à 100 km au nord-est de Ouagadougou, l’autre à Barsalogho – à 50 km au nord de Kaya. Entretien avec le Dr Lamine Kolle, chirurgien chez ALIMA.

Le Docteur Lamine Kolle, spécialisé en chirurgie d’urgence et de guerre chez ALIMA. ©️ ALIMA

 

À 52 ans, vous êtes un chirurgien renommé, président de l’ONG pour le “ Bien être de la femme et de l’enfant au Niger ” (BEFEN), co-fondateur d’une école de santé et membre du Conseil d’Administration d’ALIMA. Parlez-nous de ce qui vous a conduit à cela…

Mon goût pour la médecine remonte à mon enfance. Dès que le chef du centre médical de l’arrondissement venait en mission dans le secteur de mon village, au Niger, ma famille l’hébergeait. J’avais pris l’habitude de lui apporter ses repas et une familiarité est née au contact de son équipe. J’ai voulu devenir comme eux, “ major ”, comme on appelait tout agent de santé à l’époque.

Après le lycée, j’ai étudié la médecine générale pendant 8 ans à l’université de Niamey. La faculté de médecine se trouvait dans un quartier très pauvre, ses étudiants étaient très sollicités pour faire des consultations à domicile afin de venir en aide aux populations démunies. A la fin de ma 7ème année, avec un groupe de camarades, nous avons voulu faire plus. Un bureau et un lit, il n’en fallut pas plus pour ouvrir un petit kiosque où nous proposions des consultations gratuites. D’abord le week-end, puis tous les soirs et finalement nous avons organisé des permanences tournantes pour que le kiosque reste toujours ouvert. Nous étions débordés.

J’ai proposé au groupe de créer une association pour que nous puissions inscrire notre action dans la durée. Nous avons pu recevoir des petits financements pour acheter des médicaments, des moustiquaires, etc. C’est ainsi qu’a été créée l’ONG BEFEN (Bien être de la femme et de l’enfant au Niger) en 2002. Pourquoi ce nom ? Car 80% de la population consultée étaient des femmes et des enfants.

 

Soins aux plus vulnérables, santé maternelle et infantile, formation locale… Votre philosophie correspond bien à celle d’ALIMA. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Effectivement, c’est pour cela que notre partenariat est devenu rapidement une évidence. J’ai rencontré l’un des fondateurs d’ALIMA qui cherchait un partenaire pour développer des activités de soins aux enfants souffrant de malnutrition.

En 2007, il y avait déjà plus de 300 000 cas de malnutrition aiguë au Niger mais les autorités sanitaires ne le reconnaissaient pas comme un problème de santé publique. C’est ainsi qu’en 2009, ALIMA a noué son premier partenariat avec une ONG africaine, fondement de son modèle actuel.

 

Nous observons peu de projets humanitaires en chirurgie. Pourquoi ?

Un éminent professeur américain, le Docteur Paul Farmer, résume très bien la situation : “ La chirurgie est le parent pauvre de la santé mondiale ”. Qu’ils soient gouvernements, organismes d’aide ou bailleurs, peu soutiennent le développement de la chirurgie. Pourquoi un tel désintérêt lorsque, selon l’étude Global Surgery 2030 publiée par la Commission de la Chirurgie mondiale du journal The Lancet en 2015, les affections nécessitant une prise en charge chirurgicale représentent approximativement 30% de la charge mondiale de morbidité ?

D’abord parce que la mise en place de projets pour soutenir la chirurgie est onéreuse. En effet, un bloc opératoire doit être outillé de dispositifs et fournitures médicales spécialisés, il requiert électricité et/ou oxygène, des ressources humaines hautement spécialisées, etc. Cela décourage d’autant plus que l’on pense souvent que la morbidité liée à une absence de soins chirurgicaux est moindre voire négligeable. L’étude montre pourtant que chaque année, rien qu’en Afrique de l’Ouest, presque 19 millions de cas qui auraient besoin de soins chirurgicaux ne sont pas pris en charge.

Mais il y existe bien un retour sur investissement : beaucoup de pathologies chirurgicales – obstétriques, traumatismes… – concernent les jeunes patients. Cette absence de prise en charge affecte donc la productivité d’un pays. Les gouvernements ont donc intérêt à améliorer durablement leurs systèmes de santé, notamment en collaborant avec des organisations humanitaires.

Il faut valoriser la chirurgie, il faut lui donner sa place dans la santé mondiale. C’est pourquoi ALIMA a décidé de soutenir 2 projets de chirurgie au Burkina Faso depuis début 2020.

 

Pouvez-vous nous parler du projet de chirurgie à Kaya, où vous exercez actuellement ? Pourquoi y avoir lancé ce projet ?

Le contexte sécuritaire et migratoire nous a fait rapidement réfléchir à un tel projet. A cause de l’insécurité croissante au Burkina Faso, nous faisons face à un afflux massif de déplacés internes, dont une partie a subi des atrocités. Les hôpitaux et autres centres de santé sont dépassés, d’autant plus que souvent, le personnel médical a lui-même fui !

ALIMA est donc venu en appui sur le plan sanitaire en général, mais aussi en chirurgie d’urgence, de guerre et obstétricale. Nous avons lancé le projet en mars 2020, mais nous nous sommes confrontés à un obstacle majeur : le manque de ressources spécialisées. L’étude Global Surgery 2030 explique qu’il faudrait “ 20 médecins en chirurgie, anesthésie ou obstétrique pour 100 000 personnes d’ici 2030 ”. Dans le département de Kaya, nous sommes deux chirurgiens, un Burkinabé du Ministère de la Santé et moi-même d’ALIMA, pour 163 000 habitants ! Et moins de 10 chirurgiens spécialistes sortent de l’université de Ouagadougou (Burkina Faso) chaque année.

Nous sommes actuellement obligés de mobiliser des collègues de la sous-région, mais à terme, notre but est de participer à la formation de suffisamment de ressources humaines locales pour que le projet soit géré par du personnel burkinabé.

 

Quels sont vos objectifs pour 2021 ?

Nous avons déjà mis en place une salle de réveil contiguë au bloc opératoire, un service de post-opérés récents et une unité de soins intensifs. Nous avons aussi séparé hommes, femmes et enfants dans les chambres d’hospitalisation. Jusqu’alors, ils y étaient mélangés.

Avant l’arrivée d’ALIMA, il y avait 6 évacuations par jour de Kaya ou Barsalogho vers Ouagadougou, la capitale. Depuis, il peut se passer deux semaines sans aucune évacuation. Les pathologies les plus fréquentes sont les urgences viscérales (péritonites aiguës, occlusions intestinales, appendicites aiguës, hernies) et la traumatologie (plaies par armes à feu ou par armes blanches, brûlures et fractures).

Pour 2021, tout sera question de redimensionnement : en termes de plateaux techniques, de ressources humaines, de médicaments et de consommables. À Kaya, nous voulons compléter les deux blocs existants en équipements. De même qu’un troisième bloc réservé à l’orthopédie traumatologique pour pouvoir soigner les blessés de guerre qui affluent massivement.

À Kaya, un patient décède par semaine à cause d’un manque important de ressources humaines spécialisées. Les complications post chirurgicales représentent la moitié de ces décès. Pour 2021, nous voulons qu’elles en représentent moins de 10 %. Pour pouvoir sauver nos patients, nous devons recruter des spécialistes en imagerie et en anesthésie. À Kaya par exemple, personne ne peut lire les scanners. Un radiologue peut venir de Ouagadougou pour le faire, mais une fois par semaine seulement. Nous devons envoyer les patients qui veulent des lectures rapidement dans des cliniques privées, abordables à peu de personnes financièrement.

Pour l’instant, nous sommes en train de créer une plateforme concentrant plusieurs spécialistes de la sous-région pour que lorsque mes collègues ou moi sommes en congés ou malades, il y ait rapidement un remplaçant. Grâce au volet “ formation et renforcement des capacités ” du projet, nous voulons faire en sorte que les équipes nationales soient en mesure de prendre en charge la chirurgie et l’anesthésie de façon pérenne.

 

Pouvez-vous nous raconter une histoire qui vous a marqué depuis le début du projet à Kaya, où vous exercez actuellement ?

Je me souviendrai toujours de cette dame que je surnomme “ Miss Kaya ”. Elle avait 29 ans, était mariée et portait avec elle un enfant de 18 mois. Fin octobre 2020, elle est venue me voir en consultation. Elle avait un ventre énorme. J’ai cru qu’elle s’était trompée de porte !

La jeune femme avait déjà vu bien des médecins, des spécialistes, jusqu’à Ouagadougou. Elle était renvoyée chez elle en comprenant qu’on ne pouvait rien pour elle. Son mari l’a renvoyée chez ses parents, elle s’est rendue chez des marabouts car elle se croyait condamnée.

Finalement, sa sœur l’a amenée me voir au Centre hospitalier régional de Kaya. Elle marchait difficilement et respirait mal, gênée par son abdomen volumineux, son visage transpirait l’inquiétude.

L’imagerie qu’elle m’a présentée concluait à une tumeur du mésentère, une membrane graisseuse qui alimente les intestins. D’où la condamnation des médecins qu’elle avait vus jusqu’alors. Mais en la consultant, j’ai compris que la masse était mobile, donc j’avais des chances de réussir à l’enlever. Elle m’a dit : “ De toute façon je suis condamnée donc je n’ai rien à perdre. ”

L’opération, de l’ouverture à la fermeture, n’a pris que 45 minutes. De son ventre, j’ai extrait une tumeur du kyste ovarien de 20 kg !

Moralité, cette dame a vu grandir cette énorme boule pendant 9 mois, en a beaucoup souffert, a été éloignée de ses proches à cause d’un manque de compétences en chirurgie.

Deux semaines après l’opération, elle est revenue à l’hôpital pour que soient retirés ses fils. Elle était dans une telle forme et si bien habillée que je ne l’ai pas reconnue ! C’est depuis ce jour que je l’appelle “ Miss Kaya ”. Et chaque semaine, je reçois des remerciements de sa part…

 


Photo de couverture : ©️ ALIMA

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