« Ils arrivent parfois après cinq ou six jours d’errance, sans manger ni boire », raconte Bertina Polyte, infirmière chargée du triage médical au point d’entrée sanitaire installé à Anse-à-Pitres, au sud-est d’Haïti, à la frontière avec la République dominicaine.
Chaque jour, Bertina et son collègue Jean-Edens, psychologue, accueillent celles et ceux qui viennent de passer douloureusement la frontière. L’accueil de l’équipe d’ALIMA résonne comme un réconfort après le tumulte pour les personnes expulsées.
En 2025, plus de 265 000 Haïtiens ont été expulsés de République dominicaine et envoyés dans leur pays d’origine. Les deux pays partagent l’île d’Hispaniola, mais leurs relations sont marquées par des décennies de tensions migratoires. Depuis fin 2024, les autorités dominicaines ont intensifié les opérations d’expulsion de ressortissants haïtiens, dont beaucoup travaillent dans des exploitations sucrières (les “bateyes”) depuis parfois plusieurs générations.
Parmi ces personnes : des femmes enceintes sans suivi, des enfants séparés de leurs parents, des personnes souffrant de pathologies chroniques dont le traitement s’est brutalement interrompu. Beaucoup n’ont jamais vécu en Haïti et certains ne parlent pas créole, la langue du pays. Tous arrivent sans ressources, sans réseau, dans un pays en crise profonde qui peine déjà à assurer les soins de base à ses propres habitants.
Entre 2024 et 2025, le nombre de personnes expulsées entrant par Anse-à-Pitres a explosé de 96 %.
Situation critique pour les personnes expulsées
« La situation est très critique », décrit Bertina, qui reçoit des personnes blessées, épuisées, traumatisées. Un jour, c’est un homme complètement démuni, avec ses quatre enfants, dont un nourrisson. Une autre fois, une femme enceinte dont la plaie de césarienne s’est déchirée et infectée pendant le voyage. D’autres souffrent de maladies chroniques dont le traitement a été brutalement arrêté pendant leur détention.
Les enfants figurent parmi les plus vulnérables. Certains arrivent arrachés à leurs parents, sans identité, sans même parler créole. D’autres présentent des signes de malnutrition sévère.
L’infirmière est marquée par les histoires racontées entre les murs du bureau : « Il ne faut pas seulement voir la statistique, ce sont des personnes à part entière expulsées sans ressource et sans avoir pu préparer leur départ », défend-elle.
Alors la jeune Haïtienne évalue, oriente, soigne. « Je leur donne les premiers soins. Ceux qui sont dans un état grave, je les dirige vers le Centre hospitalier d’Anse-à-Pitres (CHAAP), à quelques mètres de la frontière », explique-t-elle.
Soigner les corps, accompagner les traumatismes
A ses côtés depuis janvier 2026, Jean-Edens organise des groupes de parole. Le psychologue d’ALIMA crée un espace où les émotions peuvent circuler librement, puis identifie les cas nécessitant un suivi. « Trouver un psychologue pour en parler, pour exprimer leurs ressentis, cela permet de les stabiliser émotionnellement, sans aucun préjudice, sans aucune discrimination », avance-t-il.
Les récits qu’il recueille témoignent de violences extrêmes : « des viols, des agressions sexuelles, des personnes déprimées et angoissées par leur situation », confie-t-il.
Il se souvient en particulier de cette très jeune adolescente, expulsée, violée, sans famille dans la région, et sans personne vers qui se tourner. « Elle n’avait plus envie de vivre. » Pour l’aider, il a fallu l’accompagner pas à pas, trouver une instance de référence, dans un système aux ressources limitées.
Car au-delà de l’urgence individuelle, c’est tout un territoire qui se retrouve sous pression.
Un hôpital offre des soins malgré la pression migratoire
Le Centre Hospitalier d’Anse-à-Pitres (CHAAP), situé à quelques minutes de la frontière, est en première ligne face à l’afflux des Haïtiens expulsés. « Beaucoup ont des problèmes médicaux. Et cela retombe sur nos épaules », déplore le Dr Denis, conscient des limites de prise en charge de l’hôpital qu’il dirige depuis juillet 2025. « Je me souviens d’un patient opéré dans le pays voisin, arrivé ici avec une plaie grande ouverte. C’est ici qu’on a dû soigner ses plaies. »
Avec des ressources humaines et matérielles limitées, l’hôpital peine à absorber cette charge supplémentaire. Il y a encore peu, deux sages-femmes et un gynécologue assuraient seuls la prise en charge d’une population de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Depuis juillet 2025, ALIMA soutient le CHAAP, en renforçant la maternité et la pédiatrie, en apportant du matériel, des équipes spécialisées Un appui qui, selon le Dr Denis, a aussi permis de restaurer quelque chose d’essentiel : « Une confiance dans l’institution que la communauté avait perdue ».
Dans le Sud-Est d’Haïti, les expulsions massives, la pauvreté et la fragilité du système de santé créent une situation humanitaire d’une complexité croissante. A la frontière, les soins et l’écoute constituent souvent la première étape pour permettre aux personnes expulsées de reprendre pied après leur retour forcé.
Ce projet est rendu possible grâce au financement humanitaire de l’Union européenne.
Crédits Photos : © Woo-Jerry Mathurin / ALIMA